Entretien avec Pierre Luu | Le Songe de Bergès
À la croisée de l’art, de l’ingénierie et du paysage, Pierre Luu imagine depuis plus de vingt ans des installations où l’eau devient matière poétique. Avec Le Songe de Bergès, présenté à la Maison Bergès, il poursuit cette exploration sensible d’une eau vivante, ludique et profondément liée aux territoires. Rencontre avec un créateur qui fait dialoguer science, rêve et expérience collective.
L’eau est à la fois ludique, sensorielle et profondément universelle. Elle rassemble. Elle peut être scientifique, poétique, politique aussi. C’est une matière qui parle à tout le monde.
Vous êtes à la fois ingénieur hydraulicien et artiste. Comment ces deux univers se sont-ils rencontrés ?
Il y a toujours eu les deux en moi, assez naturellement. J’ai suivi une formation d’ingénieur à Montpellier, tout en prenant des cours du soir aux Beaux-Arts. À l’époque, je ne voyais pas forcément cela comme deux mondes opposés. J’aimais vraiment la science pour sa dimension concrète et son utilité sociale, et l’art pour l’espace de liberté et de plaisir qu’il me procurait. Petit à petit, l’eau est devenue une sorte de fil conducteur. J’ai commencé à travailler sur les fontaines, puis sur des projets pédagogiques, artistiques, parfois à l’étranger. Ce qui continue de me passionner aujourd’hui, c’est justement ce point de rencontre entre la technique et l’imaginaire.
Justement, qu’est-ce qui vous fascine autant dans l’eau ?
Son caractère vivant, imprévisible presque. Dès qu’on met les gens en contact avec l’eau, il se passe quelque chose de très immédiat. Les enfants comme les adultes réagissent instinctivement. Il y a une forme de reconnexion très directe à quelque chose d’essentiel. L’eau est à la fois ludique, sensorielle et profondément universelle. Elle rassemble. Elle peut être scientifique, poétique, politique aussi. C’est une matière qui parle à tout le monde.
Comment est né Le Songe de Bergès ?
Le projet est né d’une carte blanche imaginée pour le Département de l’Isère dans le cadre de sa saison culturelle sur le thème de l’eau, puis à la Maison Bergès, en hommage à Aristide Bergès et à l’histoire de la houille blanche. J’ai tout de suite eu envie de travailler autour de l’énergie hydraulique, mais sans faire une démonstration figée ou purement technique. J’ai imaginé deux installations complémentaires. La première prend la forme d’une machine hydraulique mobile, activée directement par le public. Les visiteurs manipulent l’eau, actionnent des pompes, des vannes, des circuits… En expérimentant physiquement le système, ils comprennent comment l’énergie circule et se transforme. J’aime l’idée d’une « machine à rêve » : quelque chose qui fonctionne réellement, mais qui ouvre aussi un imaginaire.
Concrètement, à quoi va ressembler cette installation ?
On va découvrir une structure mécanique assez immersive où les visiteurs deviennent vraiment acteurs du dispositif. Ils pompent, déclenchent des mécanismes, mettent l’eau en mouvement. Tout est pensé comme une expérience à la fois pédagogique et sensible. À côté de cela, il y a un second univers beaucoup plus onirique, composé de fleurs suspendues, de brumisation et de jeux de matières. Je me suis inspiré de formes végétales, mais aussi de certaines esthétiques, où la nature et les flux occupent une place centrale. J’avais envie que le public passe d’un rapport très concret à l’eau à quelque chose de plus contemplatif, de plus flottant.
Vous évoquez souvent ce lien entre technique et imaginaire…
Oui, parce que pour moi les deux ne s’opposent jamais. La technique n’est pas froide. Elle peut devenir sensible dès lors qu’elle produit une expérience. Dans Le Songe de Bergès, il y a évidemment toute une base hydraulique très précise, liée à l’énergie, aux flux, aux pressions. Mais cette mécanique sert avant tout à ouvrir une sensation, une émotion, un imaginaire collectif. L’eau peut être comprise rationnellement, mais elle peut aussi être rêvée. C’est cet équilibre-là qui m’intéresse depuis toujours.
Quel rôle l’art peut-il jouer aujourd’hui face aux enjeux climatiques ?
C’est une question qui me traverse en permanence. Je suis très préoccupé par l’état du monde et par notre rapport aux ressources. Parfois, je me dis que l’art reste dérisoire face à l’urgence climatique. Mais en même temps, il possède une force particulière : celle de rendre visibles des systèmes complexes, de créer une expérience sensible là où les discours seuls ne suffisent plus. L’art peut remettre du lien, de l’attention, de l’émotion aussi. Mon travail essaie modestement de relier ces dimensions : le concret et le sensible, la compréhension et l’émerveillement.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne en sortant de l’installation ?
J’aimerais qu’il reste une expérience physique et joyeuse de l’eau et de l’énergie. Quelque chose que l’on comprend en faisant, avec le corps, avec les mains. Et puis surtout, j’aimerais retrouver cette part de plaisir presque enfantin dans la découverte. Quand on manipule l’eau, qu’on voit un mécanisme s’animer, il y a de l’étonnement, du jeu, du partage. Si les visiteurs ressortent avec cette sensation-là, celle d’avoir touché quelque chose de concret tout en ayant un peu rêvé, alors le projet aura trouvé son sens.
Propos recueillis par Carole Cailloux pour Moka Mag, mai 2026.